Les Porphyries

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18 décembre 2008

Lumière sur Sophie Marinopoulos

Nous avons rencontré Sophie Marinopoulos, psychologue et psychanalyste. Elle a accepté de répondre à un sujet très difficile : comment parler à un enfant, en particulier dans le cadre de l’annonce d’une pathologie ?

Association : Sophie, vous qui êtes psychologue, comment selon vous, faut-il parler à un enfant ?

 

Sophie Marinopoulos : Parler à un enfant d’événements graves ou sérieux est une chose que nous autres adultes nous ne savons pas faire, qui souvent suscite un malaise, voire un mal être. Nous avons tendance à croire que l’enfant n’est pas capable de comprendre les choses difficiles de la vie. Or, l’enfant est un vrai interlocuteur. Il faut regarder l’enfant comme un « être de langage » c’est à dire comme un acteur à part entière dans la relation, capable de recevoir une histoire familiale. Vous savez, l’enfant est un grand communicant. Dès le plus jeune âge, il communique avec le langage émotionnel. Il est capable de décoder l’état émotionnel du parent, il ressent une ambiance, reçoit un message, des affects. Il en a une mémoire émotionnelle et corporelle. Derrière les mots, il y a un langage que l’enfant est capable de percevoir dès la naissance. Cette mémoire des sensations, des émotions jouera un rôle primordial dans sa vie future.

 

A : Et alors que se passe-t-il quand on ne dit rien à l’enfant ?

 

SM : Quand on ne parle pas un enfant de sa maladie, s’il ne sait pas qu’il est malade, il ne pourra pas comprendre les soins qui lui sont nécessaires et il risque de les refuser ou de les mettre en échec. Quand on ne parle pas à un enfant de quelque chose qui le concerne, il pense alors que c’est un secret profond que l’on ne partage pas. Cette part impartageable va le préoccuper plus ou moins consciemment et il va réagir à sa façon face à ce qu’il ne comprend pas dans ces non dits. L’enfant le fera alors avec son corps ou bien dans son comportement. Réagir d’un point de vue psychique, c’est se défendre de quelque chose qui angoisse. L’angoisse est une sorte de flux qui envahit l’enfant et qu’il ne comprend pas et ne maitrise pas. Quand l’enfant perçoit qu’on ne lui dit rien mais qu’on ne cesse de dire des choses sur lui, comme par exemple pour la maladie, il va pouvoir penser qu’il est coupable de sa maladie, qu’il déçoit car il n’est pas celui qui est attendu. Et c’est une réalité que l’on n’attend pas un enfant malade. Donc c’est d’autant plus important de le partager avec lui. S’il n’y a pas de partage, c’est qu’il y a donc quelque chose de honteux que l’on ne peut pas vivre ensemble. C’est la capacité du parent de parler à l’enfant de sa maladie qui va donner à l’enfant la capacité d’en parler à l’extérieur.

 

A : Cette capacité du parent à parler à l’enfant, c’est le message clé que vous voulez nous faire passer ?

 

SM : Oui, c’est très important de parler à un enfant et de l’aider à comprendre à son rythme ce qui se passe pour lui. Si le parent regarde son enfant comme une victime de sa maladie et le surprotège, alors l’enfant ne pourra avoir un comportement adapté à l’extérieur. Il utilisera ces comportements de victime avec les autres, et en particulier avec les enfants de son âge. Le risque est grand qu’il se fasse exclure par le groupe d’enfants à l’école par exemple si il utilise ce genre de comportement. Il faut donc l’aider à supporter sa maladie, la faire connaitre à l’extérieur.

 

A : Et dans le cas contraire, quand on en dit trop à l’enfant ?

 

SM : Trop dire…c’est tout aussi nocif, car il y a un risque de débordement pour l’enfant. Il y a des âges où il ne peut pas supporter certaines annonces et ce peut être source d’angoisse. Quand le parent délivre toute l’information, l’enfant ne sait pas la gérer, il ne sait pas quoi en faire. On ne parle pas à un enfant comme on parle à un adulte, ça c’est un premier point important ; quand on s’adresse à un enfant, même un enfant grand de 10, 12, 14 ans, et même si l’enfant donne tous les signes de sa maturité. Souvent les enfants malades, suppléent la fragilité de leur corps par un surinvestissement intellectuel, ce qui peut faire écran sur leur fragilité psychique. Le deuxième point important est que quand on s’adresse à un enfant il ne faut pas vouloir se débarrasser d’un message à tout prix, en se disant « bon maintenant il sait qu’il est malade, je lui ai dit »

 

A : Alors, quelle serait selon vous, la solution ?

 

SM : Il faut être à l’écoute des besoins de l’enfant et pour cela prendre « la température » de ce qu’il sait déjà ou croit savoir. Il faut entamer un dialogue en tenant compte de ce qu’il est, de ce que vous vivez ensemble en famille. Il est nécessaire de partir de LUI et non pas du message que vous voulez absolument lui faire passer.

 

A : Et comment savoir ce dont il a besoin ?

 

SM : Il faut parler avec l’enfant et non à l’enfant. En produisant de la question pour savoir ce qu’il sait, ce qu’il ressent, ainsi le parent va pouvoir lui donner l’information dont il a besoin. Si l’enfant affirme par exemple haut et fort « je ne suis pas malade » il est important d’engager un dialogue avec lui « ah bon tu penses que tu n’es pas malade ? » pourquoi tu penses que tu n’es pas malade ? » Et de l’aider à avancer sur ce qu’il définit lui comme étant la maladie. Mais attention, chez l’enfant la question n’est pas toujours une question, cela peut peut-être une affirmation. Quand l’enfant veut savoir quelque chose (l’enfant jeune de moins de six ans par exemple) il va affirmer. Produire de la question permet à l’enfant de changer sa vision des choses et d’avancer ensemble sur les entraves de la maladie dans le quotidien mais aussi tout l’espace des « possibles ».

 

A : Mais vous êtes d’accord qu’il faut parler VRAI ?

 

SM : En effet, c’est ce qu’on appelle « La parole vraie », expression de Françoise Dolto qui affirmait l’importance que nos paroles soient conformes à nos pensées. Dès qu’il y a la moindre discordance, l’enfant n’entend que la discordance. L’enfant est un interlocuteur exigeant et d’une très grande pertinence. Ne sous estimons jamais la capacité de l’enfant à entendre ce qu’on lui dit mais aussi et surtout ce qu’on ne lui dit pas. Enfin, il faut se souvenir que quand les mots sont en échec c’est toujours le corps qui prend la relève*.

* « Le corps bavard » essai de Sophie Marinopoulos. Fayard 2007 La parole a, à la fois une dimension informative : donner de l’information sur la maladie, et également une dimension narrative, c’est à dire que l’on peut se raconter une histoire, et continuer à raconter une histoire familiale avec la maladie. Et tout le risque serait que la dimension narrative soit court-circuitée par la dimension informative, c’est à dire que le parent soit toujours dans l’information et non dans la narration et donc, que l’on ne pourrait plus se raconter des histoires ensemble.

 

A : Revenons sur le concept de l’histoire familiale : c’est pour cela que l’on ne peut pas rester dans le non –dit ?

 

SM : Effectivement, tout ceci ne peut rester sans être dit, on doit pouvoir partager l’histoire familiale avec la maladie, avec toutes les histoires de la famille. Plus l’enfant est petit, plus il a besoin de narratif. C’est en grandissant qu’il a besoin d’information.

 

A : Certains parents, ils nous le disent, se sentent coupables d’avoir transmis une maladie à leur enfant, comment les aider à gérer ce sentiment ?

 

SM : En délivrant à son enfant ce que l’on appelle « l’info package » c’est à dire en donnant à l’enfant toute l’information sans aucune dimension narrative, on peut penser que le parent veut se débarrasser de sa culpabilité. Mais, l’enfant n’est pas dupe et le plus souvent dans ce cas de figure, l’enfant ne sait pas quoi faire de cette information inadaptée à ses besoins. Pour parler à un enfant, il faut se mettre au clair soi même sur ce qu’on veut lui dire et pourquoi. Certains adultes souffrent tellement de devoir annoncer la maladie à leur enfant, qu’ils vont le faire sous une forme informative très brute, comme pour « s’en débarrasser ». Par exemple en disant ‘tout » en une seule fois, sans réfléchir à ce que l’enfant peut supporter de ces paroles. Se débarrasser de l’annonce et parfois de la culpabilité qu’ils ressentent dans celle-ci, consiste à répondre à l’impératif de l’adulte et non à la maturité de l’enfant. J’évoque la notion de culpabilité ici car beaucoup de parents témoignent de ce sentiment. Ils se sentent responsables de ce qui arrive à l’enfant. Ils peuvent dire à quel point ce sentiment les envahit et les fait souffrir. Le temps au niveau psychique est un allié. Aussi il faut savoir prendre du temps pour comprendre ce qui arrive à l’enfant mais aussi à la famille avec l’annonce d’une maladie. Il faut se parler, s’interroger ensemble, au sein du couple et/ou avec ses proches. Dans un couple, chacun a son regard sur la maladie : Certains vont choisir le déni, d’autres l’évitement, d’autres encore l’affrontement. Certains sauront parler avec l’enfant mais d’autres non. Aussi il ne faut pas hésiter à consulter pour se faire aider. Consulter « un psy » pour être soutenu dans certains moments de la vie, peut être nécessaire. Tous les parents ne trouvent pas les mots justes et cela n’est pas grave. Le principal c’est d’être conscient de ses limites et donc de se faire aider.

 

Association : Sophie, au nom de l’association, nous vous remercions d’avoir pris le temps de cette première interview. Nous autres parents avons terriblement besoin d’être entourés. Nous savons aussi que vous êtes sur tous les fronts, entre Paris et Nantes, à la télévision, à la radio, et récemment primée « Femme de l’année » par le magazine femme actuelle. Encore merci pour votre temps et à bientôt. Un grand merci aussi à Chantal Gay qui nous a aidé à retranscrire cette interview.

Paris, le 18 décembre 2008

 

 

 

 

Biographie de Sophie Marinopoulos :

 

 

 

 

 

 

Psychologue et psychanalyste, Sophie Marinopoulos travaille depuis 1986 au CHU de Nantes à l'Hôpital Mère-Enfant

 

Elle est également depuis 1989 consultante au service médico-psycho-pédagogique et au service d'action médico-sociale précoce du Centre Henri Wallon.

 

Fondatrice de l'association pour la Prévention et la Promotion de la Santé Psychique (PPSP), elle est depuis1999, directrice des projets de développement, s'occupe de la gestion de l'équipe et de son lieu d'accueil « les pâtes au beurre » à Nantes.

 

Directrice générale de l'Adoption Filiation International Consulting Group (A.F.I.C.G) service de formation sur les questions filiatives (Adoption, Procréation médicalement assistée …)

 

Depuis 2002, elle consulte au COFI, consultation filiation de Paris, où elle reçoit en particulier les familles adoptives et elle réalise des expertises à la demande du tribunal des mineurs de Paris dans les cas de vulnérabilité du lien familial.

 

Elle intervient régulièrement comme formatrice dans différents secteurs : le médical et para médical, le social, le juridique et le psychologique, au niveau national et international.

 

    Elle a écrit de nombreux livres dont :
- De l'Une à l'Autre : de la grossesse à l’abandon. Edition Hommes et perspective - 1997
- Moïse Œdipe et Superman : de l'abandon à l'adoption. Co auteur C. Sellenet et F. Vallet - Fayard 2003
- Dans l'intime des mères. Edition Fayard - 2005
- Le déni de grossesse. Edition Yakapa - 2007
- Le corps bavard. Edition Fayard - 2007
- 9 mois etcetera. Edition Fayard - 2007
- La vie ordinaire d'une mère meurtrière. Edition Fayard - 2008